On entre dans l'exposition Louise Bourgeois comme dans un sanctuaire. Celui de sa maison natale (« Cell Choisy », 1990-1993), dont la maquette en marbre rose, entourée de grillage, est exposée dès la première salle. Celui d'une artiste qui a traversé le XXè siècle sans jamais s'enfermer dans aucun courant artistique.
Dès ses premières œuvres, réalisées aux Etats-Unis, où elle a suivi son mari l'historien d'art Robert Goldwater à la fin des années 30, Louise Bourgeois impose sa propre vision du monde. Une
vision désabusée, géométrique, qui laisse peu de place au bonheur. La France lui manque. Pour tromper sa nostalgie, elle crée ses « personnages », longues statues en bois aux formes
brancusiennes, dont elle s'entoure comme d'une nouvelle famille. Tantôt abstraites, tantôt figuratives, ces figures ont en commun de concilier l'expérience humaine, les souvenirs d'enfance de
Louise Bourgeois, avec une quête d'absolu presque métaphysique.
Après un séjour en Italie, à la fin des années 50, l'artiste commence à explorer d'autres matériaux. Ce qui est troublant dans les œuvres de cette période, ce ne sont pas les formes représentées,
mais les matières utilisées : sous les doigts de Louise Bourgeois, le latex et le marbre prennent un aspect infiniment organique. Ses sculptures s'arrondissent, prennent des formes courbes
explicitement érotiques. Pas de provocation dans ces représentations, simplement une fascination pour ces formes animales, qui semblent avoir une vie propre. Ainsi Louise Bourgeois dit-elle d'une
sculpture en marbre représentant un pénis au repos, « c'est un petit animal qui se repose en attendant le matin ». Les sculptures érotiques sont aussi une façon d'exorciser ses vieux démons,
notamment le souvenir de son père, adultère sous son propre toit. La mort de son mari, en 1973, n'est pas non plus étrangère à cette démarche de liquidation des figures paternelles. « The
destruction of the father » (1974) marque l'apothéose de cette période, réunissant mamelles et phallus dans une orgie macabre.
Chez Louise Bourgeois, le thème de la « maison-mère » ou de la « femme-maison » n'est jamais loin. Il réapparaît comme un leitmotiv, de plus en plus obsédant, au cours des années 1980 et 1990,
avec des installations qui laissent entrevoir l'univers d'enfance de l'artiste. Dans l'encoignure de gigantesques portes, apparaissent successivement l'atelier familial de restauration de
tapisseries, avec ses bobines rouges, la chambre à coucher… Tout est surdimensionné, comme à l'échelle d'un enfant. Dans un coin de la salle, apparaît, menaçante et protectrice à la fois, la
figure maternelle, l'« araignée » (1997), sculpture monumentale dont les longues pattes métalliques constituent une paradoxale protection. Sa sœur jumelle est actuellement exposée dans les
Tuileries (voir photo ci-contre). L'artiste l'a nommée… « Maman ».
La salle suivante confirme ce sentiment d'enfermement : dans un espace grillagé sont exposés, par petits compartiments exigus, des chaises et des sièges en tous genres. L'ensemble est délabré,
poussiéreux, à l'abandon. Au milieu de l'installation, trône un grand fauteuil, qui pourrait passer pour une sobre cathèdre si ses accoudoirs n'étaient pas pourvus de bracelets rappelant ceux
d'une chaise électrique : de l'enfermement domestique, personne ne sort indemne, pas même le patriarche (« Passage dangereux », 1997).
Les œuvres les plus récentes utilisent le tissus comme une métonymie du corps : exposition de vêtements de femme (« Sans titre », 1996), têtes en tissus, laissant voir par le trou béant de la
bouche la fragilité humaine, à l'image des portraits de Giacometti, qui fouillent jusqu'au tréfonds du regard du modèle, pour mieux saisir son âme. Avec ses poupées, elle crée de petites
saynètes, issues de ses réflexions de mère, ou de ses souvenirs d'enfance. On sent chez elle le besoin d'être en relation avec d'autres êtres humains, d'appartenir à une communauté, à une
famille. Ainsi dans « Seven in a bed » (2001), où Louise Bourgeois raconte les dimanche matins de son enfance, blottie avec ses frères et sœurs dans le lit de ses parents, les poupées roses font
oublier le caractère potentiellement incestueux de la scène représentée.
Exposition Louise Bourgeois, Centre Pompidou
5 mars - 2 juin 2008
Place Georges Pompidou (IVè)
Tél. 01 44 78 12 33
Ouvert du mercredi au lundi de 11h à 21h, nocturne le jeudi jusqu'à 23h