L’anthologie de l’œuvre de César, orchestrée par Jean Nouvel à la Fondation Cartier pour le dixième anniversaire de la mort du sculpteur, est un
magnifique hommage. Répartie sur quatre espaces, elle privilégie une approche thématique à une présentation chronologique, rendant compte, de manière volontairement non-exhaustive, des
différentes étapes de son travail.
Difficile de décrire un cheminement précis dans cette exposition qui en réalité, peut être vue dans tous les sens. Difficile en effet
d’introduire une chronologie dans une œuvre où l’artiste revient sans cesse sur ses différentes techniques, les enrichissant, les modelant chaque fois un peu plus pour mieux les plier à son
désir, à son inépuisable imagination. Il suffit de le regarder, gambadant comme un enfant dans la grande décharge de Saint-Denis, s’émerveillant devant une tôle froissée ou devant le grand
aimant, pour comprendre que l’œuvre de César n’a été qu’une quête perpétuelle, une recherche ininterrompue autour de la matière.
Comment, en effet, évoquer l’œuvre de César sans parler des matériaux. Chaque série d’œuvres découle d’une rencontre. Avec une matière nouvelle
ou une technique industrielle, le plus souvent les deux à la fois. Puis les œuvres se développent, l’artiste prend possession de la technique, se l’approprie, pour mieux lui imprimer sa volonté.
Il épuise peu à peu toutes les possibilités de la matière, dans une quête perpétuelle de l’expressivité.
Dans les
années 50, il se laisse porter par le contact du fer, matière « belle en soi », pour créer un bestiaire imaginaire. C’est ainsi que naissent les Fers, insectes ou crustacés aux formes improbables, élaborés à la soudure à l’arc dans un atelier de Villetaneuse (voir ci-contre, La Sauterelle, © Clément Vogt).
Le choix du fer comme matériau de base, lié initialement à une simple contrainte financière, va se muer peu à peu en credo artistique. Au
contraire de bien des artistes de son temps, César n’a jamais cherché à renier le XXème siècle industriel. Il a voulu au contraire y inscrire son œuvre, renouvelant, à bien des égards, la notion
de beau dans l’art. C’est tout le sens de son adhésion, dès 1962, au mouvement des Nouveaux réalistes. Comme eux, César préfère aux matériaux nobles – bronze, marbre, pierre – les objets courants
de la société de consommation, symboles de l’ère industrielle dans laquelle il vit.
Sa découverte, au début des années 60, de la presse hydraulique utilisée pour le compactage des voitures, marque un véritable tournant dans sa
carrière. De cette rencontre avec la « Big Squeeze » vont naître les fameuses Compressions. Comme pour les Fers, les Compressions sont le fruit d’une interaction entre l’artiste et la technologie. Il va peu à peu
chercher à infléchir le geste mécanique, à composer ses Compressions avec une précision accrue. Il conçoit cette démarche comme celle d’un sculpteur
classique, qui agit sur le fond – choix de la matière – avant d’agir sur la forme. Ses Compressions n’ont évidemment pas vocation à représenter quoi
que ce soit. Elles agissent davantage comme des symboles, sortes de totems des temps modernes. D’abord volontairement laissées brutes au cours des années 60, elles seront ensuite légèrement
retravaillées au cours des années 80 (série des Championnes, 1985-1986, passées à l’équerre après compression), avant d’être entièrement repeintes
d’une couleur uniforme dans les années 90 (Suite milanaise, 1998, voir photo ci-contre, © Clément Vogt).
En 1965,
alors qu’il développe ses premières Compressions, César est invité à prendre part à une exposition sur le thème de la main, à la Galerie Claude
Bernard à Paris. Il s’intéresse alors à la reproduction pantographique, technique inventée au XVIIème siècle pour copier les dessins, et qu’il applique à son propre pouce, en l’agrandissant. Le
choix du pouce n’est pas totalement anodin. Il fait référence à un vieux souvenir d’école : le geste de l’empereur César levant ou abaissant le pouce pour décider du sort du gladiateur
vaincu. Car il y a toujours dans le travail de César un brin d’espièglerie, la volonté facétieuse de jouer avec la matière, mais aussi avec l’œil du public… Les premiers résultats s’étant avérés
concluants, César décline sa nouvelle technique sur toute sa main, utilisant de nouveaux matériaux, variant les tailles, jusqu’à créer un pouce de 2m50 de hauteur ! (voir photo ci-contre, ©
Clément Vogt).
Dernière série d’œuvres : les Expansions. Développées en même temps que les Empreintes humaines,
elles en ont la même grâce sculpturale, le même aspect monolithique, à la fois immobile et en mouvement. En 1967, César, en quête de matériaux plus légers pour créer ses Empreintes humaines, découvre la mousse de polyuréthane. Fasciné par l’aspect de cette mousse, il s’aperçoit très vite qu’il peut en maîtriser la densité, le
débit, la rigidité, et la coloration. Commence alors toute une série d’expériences, destinées à dompter cette matière nouvelle : la série des Expansions est née.
Jean Nouvel s’est merveilleusement approprié l’espace de la Fondation Cartier, exploitant tous les niveaux possibles pour mettre en scène les œuvres : Compressions au sous-sol, Fers, Expansions et Empreintes humaines au rez-de-chaussée et en mezzanine. Les Expansions et les Empreintes humaines trouvent aussi tout naturellement leur place dans le jardin. Ainsi de l’Expansion n°7 (1991),
dont la fonte de fer s’écoule tranquillement sur l’herbe folle. Près d’une des vitres de la Fondation, un sein en fonte de fer semble émerger du sol, jumeau
symétrique du sein de bronze exposé à l’intérieur.
Ultime trait de facétie, Un mois de lecture des Bâlois
(1996), revisité en 2008 par Jean Nouvel (voir photo ci-contre, © Clément Vogt),
trône au centre du théâtre de verdure aménagé à l’arrière de la Fondation. Les visiteurs déambulent autour de cette masse de papiers, si épaisse qu’elle assourdit les bruits du dehors lorsqu’on
passe au travers, sans trop savoir à quoi s’en tenir : ultime avatar de la série des Compressions ou simple canular ? On ne le saura
jamais. Mais cette œuvre, comme toutes les autres d’ailleurs, ne laisse pas indifférent. Il faut rendre à César…
César, Anthologie par Jean Nouvel., Fondation Cartier pour l’art contemporain
8 juillet - 26 octobre 2008
261, boulevard Raspail, 75014 Paris (Métro Raspail ou
Denfert-Rochereau)
Tél. 01 42 18 56 52
Ouvert tous les jours sauf
le lundi, de 11h à 20h. Nocturne le mardi jusqu’à 22h